SUICIDES
J'étais triste parce que ça me fait toujours très mal de voir souffrir quelqu'un que j'aime profondément et pour qui je ne peux rien. Je ne peux rien parce qu'elle ne peut ou ne veut rien me dire, ce qui revient au même puisque je ne peux rien pour elle.
Je sais pourtant comment la douleur morale est souvent plus destructive que la douleur physique, déjà pour l'avoir testée moi-même mais surtout parce que je suis entourée de personnes qui un jour ou l'autre on fait le grand pas vers l'autre monde.
Donc hier soir je me retrouve plongée dans cette ambiance que je connais trop et qui m'angoisse: le désespoir des autres pour qui on ne peut rien.
Ma mère a toujours été déprimée et lorsque j'avais 12 ans je l'ai sauvée du suicide. Aujourd'hui je me demande si j'ai bien fait car ma mère n'a jamais été heureuse et je sais qu'elle n'a pas envie de vivre. Elle a tellement souffert de dépression qu'elle n'a même plus la faculté d'avoir envie de mourir. Je sais que si je l'ai sauvée c'est par pur égoisme de ma part parce que j'aime mes parents plus que tout et que je n'imagine pas un instant qu'ils pourraient ne plus faire partie de ma vie. J'ai sauvé ma mère pour moi et pour moi seulement. A ce moment là je n'ai pensé qu'à moi!
Quelques années après c'était mon tour. Je voulais fuir quelqu'un et j'ai volé les médicaments de ma mère que j'ai avalé jusqu'au dernier. J'étais chez moi et c'est Delphine qui passait par là par hasard et qui m'a trouvée et qui a tout de suite compris ce que j'avais fait parce qu'elle même avait déjà fait la même chose et avait compris certains signes de fond de gouffre chez moi.
Je me suis réveillée à l'hopital et j'ai fais la gueule à Delphine un bon moment car je lui en voulais de ne pas m'avoir laissée et je me demandais aussi à ce moment si ma mère m'en avait voulue d'avoir été responsable de son échec quelques années plus tôt...
En 2001, je commence seulement à vivre. Je ne suis plus en danger, je me suis sortie seule de l'anorexie alors que j'étais dans un état critique. Enfin avec l'aide de la peinture surtout. Plus aucune envie de mourir, plus de pleurs ou de jours qui vont moins bien. Je ne pense qu'à peindre, à aller au Népal, à rencontrer ma tibétaine. Je lis, je rêve, j'ai appris à m'aimer et à me trouver jolie. J'ai trouvé un équilibre.
Pour arriver à tout ça il a fallut une longue thérapie de plusieurs années jusqu'à ce que le psy me dise que quand tous ses patients seront comme moi il pourra avec plaisir changer de métier. j'ai affronté la maladie et l'anorexie.
Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. je n'ai plus besoin de fuir. Je suis heureuse si ce n'est une fatigue assez inexpliquée qui se fait de plus en plus présente depuis bientôt 2 ans... Je ne savais pas à ce moment que cette fatigue ferait partie de ma vie jusqu'au bout et deviendra un peu trop fidèle à mon gout...
Le 15 septembre 2001, je vis sur une autre planète et je n'ai pas vu. Je n'ai pas vu ma meilleure amie s'enfoncer là ou je m'etais moi-même enfoncée quelques années plus tôt.
Je ne comprend le coup de téléphone à 20h30 qui m'annonce que Delphine a fait une bêtise. Elle s'est tiré une balle dans la tête ou on lui a tiré une balle dans la tête... car l'enquête durera 3 mois avant de pouvoir l'enterrer. Tout le monde espère que ce n'est pas elle qui a tiré et puis elle n'avait pas laissé de mot alors pour tout le monde cette absence de justification indique bien que ce n'est pas elle qui a fait le geste fatal.
Sauf que tous ceux qui un jour sont passés à l'acte savent qu'on ne prémédite pas toujours son geste. je continue à penser aujourd'hui qu'elle a bien tirée elle-même.
A l'annonce de la nouvelle j'éclate en pleurs, mais quelques minutes après je dors d'un profond sommeil. On essaye de me réveiller et la seule chose que je suis capable de bredouiller c'est : dormir ...
Le lendemain après une excellente nuit je me réveille et je pense avoir rêvé que Delphine était morte. Faut que je l'appelle pour lui raconter !!!
Je me dirige vers le téléphone et j'ai un doute: j'ai rêvé ou ...
Il est très tôt donc je vais attendre parce qu'elle doit être au boulot donc ...
Je saute sur mon chevalet et je peins toute la matinée malgré la fatigue. Le téléphone sonne. C'est ma mère elle veut savoir comment je vais et si j'ai bien dormi parce qu'elle elle n'a pas fermé l'oeil de la nuit à cause de Delphine.
C'était donc vrai! Delphine est morte!
C'est à ce moment que j'ai compris que ma fatigue était anormale. Personne ne sombre aussi rapidement dans le sommeil après l'annonce du suicide de sa meilleure amie.
Je me suis sentie coupable de ne pas avoir compris le mal être de Delphine par mon manque d'attention. Je peignais, rien d'autre n'avait d'importance. Je ne voyais rien, je n'entendais rien. j'étais pas là pour elle, ni pour personne d'autre d'ailleurs. J'étais juste là pour moi.
Depuis ce jour je me suis juré de toujours répondre au téléphone en pleine nuit et d'y passer le temps nécessaire jusqu'à ce que je sois sûre que la personne aille parfaitement bien. Parce que je sais que parfois il suffit juste qu'il y ait quelqu'un à qui parler pour éviter le pire.
J'ai répondu pas mal de fois au téléphone en pleine nuit depuis; d'ailleurs si il y a des bruits très forts qui ne me réveillent pas, une sonnerie de téléphone même assez faible a toujours raison de mon sommeil, comme si j'étais conditionné pour ça.
Il m'arrive de passer 2 ou 3 heures à discuter en pleine nuit avec quelqu'un qui va mal, ça ne me dérange jamais et puis c'est pas grave même si après il me faut 3 jours pour récupérer. j'aurai après toute ma vie pour dormir, alors que l'autre au bout du fil va mal et l'idée que quelqu'un puisse souffrir psychologiquement m'est insuportable.